Bien que Nadal ait un coup droit exceptionnel pour manier le jeu et finir le point, bien qu'il sache (particulièrement cette année) accélérer en revers et marquer également le point, le tout saupoudré de quelques très bonnes premières balles, Nadal, en bon Espagnol, est un défenseur.
En effet son fond de commerce sont la remise, le lift, l'usure. C'est-à-dire que c'est avec ces caractéristiques précises (typiquement défensives) qu'il entre dans le match.
Dans les premiers temps de ses matchs, ils ne prend guère le jeu à son avantage, il se laisse dicter le rythme en remettant, répondant aux accélérations qui fusent d'en face. Mais il ne contre guère, il ne prend pas le point en main - sauf circonstances de points particulières, comme après un bon service par exemple. Cela est particulièrement visible lorsque l'adversaire est très fort et craint par Nadal.
Prenons l'exemple de Roland Garros où son jeu trouve toute sa plénitude.
Nadal commence ses matchs très solidement, encaissant des points directs de l'adversaire et recevant ses fautes. Lui-même fait très peu de fautes - on s'y attend - et, surtout, marque très peu de points gagnants.
Dans ses 1er sets des 1/8 à la finale: 0 point gagnant contre Hewitt, 1 contre Moya, 1 contre Djokovic, 2 contre Federer. Donc Nadal ne prend absolument pas le jeu à son compte, il est derrière sa ligne de fond de court, il remet les balles, en liftant très fort. S'il ne fait pas le point, il thésaurise: ça lui sera utile plus tard.
Donc il fait jouer en imposant:
- sa présence sur la balle
- ses remises incessantes («une fois de trop» pour l'adversaire)
- son lift
Lorsque l'adversaire est fort, c'est une phase typique: il tient le coup (Moya par exemple, Djokovic, qui revient bien dans le premier set, Federer aussi (de très nombreuses balles de breaks successives)).
Ensuite la tendance change. Comme Nadal remporte le premier set (sur ces 4 exemples mais aussi sur 18 de ses 21 matchs à Roland (!)) deux changements inversent la tendance:
- son adversaire baisse un peu de rythme (le jeu se ralenti, les balles se raccourcissent par exemple)...
- Nadal lui-même, en bon matcheur, commence à entrer dans le terrain
Du coup il n'hésite plus à dicter l'échange si l'occasion lui est donnée: contre Hewitt par exemple 5 et 7 points gagnants dans les deux et troisième sets, en finale il marque 10 de ses 13 points gagnants dans les deux derniers sets.
Ce sont des tendances bien sûr, mais l'on sent Nadal qui prend de plus en plus le jeu en compte, à mesure que l'adversaire décline.
Il y a d'ailleurs un effet trompeur je crois quand on voit un match de Nadal, c'est qu'il finit beaucoup plus offensivement qu'il a commencé, à grands coups de coups droits et revers gagnants. En finale par exemple les derniers jeux de Nadal sur son service sont menés tambour battant (3 jeux blancs).
C'est en ce sens que Nadal est un défenseur, bien plus par exemple qu'un Moya ou qu'un Ferrero dont le jeu axé sur un coup droit très fort les faisait prendre en main le jeu dès les premiers échanges. Les résultats de ces 2 joueurs sont d'ailleurs bons sur dur: finale en Australie, au Masters et ½ à l'US Open pour Moya, finale à l'US Open pour Ferrero. Dans son quart contre Nadal c'est Moya qui fait le jeu d'ailleurs (plus du double de points gagnants).
Donc je pense que la force de Nadal est justement d'être capable de se mettre à avancer dans le court pour prendre le jeu en compte quand il sent le vent tourner et son adversaire faiblir.
Pourquoi Nadal ne fait-il que défendre pendant le premier temps de ses matchs? Tout d'abord l'adversaire est frais physiquement, il n'est pas usé par le jeu de lift et les remises répétées, donc il n'a pas encore dans le bras et les jambes l'impact du jeu lourd, ni dans la tête la pénibilité systématique pour marquer un point.
Ensuite je crois qu'il faut pour Nadal se mettre en confiance, évacuer la pression, en développant dans les premiers jeux une tactique peu risquée, où il se sait très fort, et qui l'avantage pour la suite du match en fatigant déjà et de toute façon. C'est une sécurité pour lui.
C'est aussi sans doute pourquoi il est un peu moins fort sur d'autres surfaces (tout est relatif, mais il a une telle marge sur terre). Pas à cause de son jeu d'attaque de fond de court, mais parce que son jeu de défense est moins efficace (il ramène moins de balles, fatigue moins l'adversaire, son lift rebondit moins haut) et qu'il doit forcer une tendance naturelle défensive dans les débuts de matchs.
Voilà pourquoi je pense que Nadal est d'abord un grand défenseur, dans la lignée d'un Bruguera par exemple, qui lui ne rentrait jamais dans le court, à l'inverse du jeune majorquin. Et c'est là toute sa richesse tennistique.
Rq: ce sont les statistiques officielles de Roland Garros qui sont utilisées.